visite du site Rivages de Méditerranée

Du vocabulaire nautique de Provence et de Méditerranée

(publié en occitan dans le journal Aquò d'Aqui, n°149 septembre de 2001)

Les termes techniques employés dans le domaine maritime et de la navigation en particulier sont très nombreux, il s'agit bien sûr d'un vocabulaire spécialisé. En réalité il est bien nécessaire de bien nommer les spécificités du travail, employer un mot pour un autre surtout dans une situation d'urgence n'est pas toujours bon pour la suite des évènements. Les confusions peuvent même mener à la perte et, pour un bateau, un navire, "faire son trou" est souvent la fin même s'il l'on peut considérer d'une manière romantique que cela peut être une belle fin (!).

 

Ici il ne sera pas question de faire la recension de tout le vocabulaire nautique (ce serait trop long !) mais du choix de quelques-uns afin de donner une explication, l'usage qui en est fait et aussi participer à la connaissance des origines de certains d'entre eux.

Le choix d'aujourd'hui se fera autour de quels mots parfois bien connus, que l'on utilise dans le langage courant mais dont il est, parfois, difficile de connaître la provenance et dont les dictionnaires (français et classiques) proposent une définition peu satisfaisante et restent un peu trop souvent dans le flou (l'étymologie entre autre).

Tartane:
il s'agit d'un mot bien connu maintenant et d'un usage redevenu plus courant avec l'intérêt récent que l'on porte aux "vieux gréements".
Il semble que le terme soit usage dans un premier temps pour désigner un oiseau de proie (en occitan, auçèu de carnage). Une tartana est une sorte de vautour (en fait le vautour se nourrit de proie mortes). Par glissement sémantique, par métonymie comme on dit en linguistique le terme désigne un filet de pêche. On comprend que le filet comme l'oiseau va se saisir d'une proie. Le filet succédant à l'oiseau devient un bateau, il y a confusion entre l'objet porteur et celui d'usage.
D'où vient le mot ? Pour Frédéric Mistral (Tresor dou Felibrige) il est issu du roman (l'ancien occitan) tardana et signifierait "lente"; en donnant cette explication il pensait sans doute à la faible vitesse du bateau qui n'est pas très rapide comme le chébec par exemple (on notera au passage que chébec vient de l'Arabe xabac qui veut dire aussi filet, mais il s'agit d'une autre histoire, à suivre dans un prochain épisode). Malheureusement la proposition de Frédéric Mistral ne tient pas.
Pour Louis Alibert (Dictionnaire languedocien-français) son étymologie est obscure. Ce qui n'avance guère.
Il est possible qu'il puisse être issu de l'arabe taridha, qui est un bateau attesté au Moyen Age (tarida, taride) mais l'explication est un peu en contradiction avec l'histoire de l'oiseau/filet).
Nous trouvons le mot employé pour la première fois dans un usage maritime (que celui qui trouve plus ancien nous écrive, il gagnera un tour en bete) dans un texte en bas-latin daté de 1301 et provenant de l'ancienne abbaye de Psalmody près d'Aigues-Mortes. Nous ne résistons pas à donner la phrase: "…et protenditur usque Canalem Veterem ubi applicant tartanae…" (…[les terres] s'étendent jusqu'au Canal vieil là où les tartanes abordent…). Par la suite le mot se dissimule jusqu'en 1574 moment où on le retrouve dans un texte arlésien en français, il est employé dans un sens intéressant qui montre l'évolution de l'objet: "… Charles de Ballarin…ayant trouvé un laut apellé tartane propre beaucoup plus pour réduire en fragatte…". Ce qui signifie qu'un bateau appelé laut qui est dit aussi tartane peut facilement se transformer en frégate qui est pour cette dernière à cette époque et en ce lieu une petite galère en usage pour la garde du Rhône.
Les dictionnaires français donnent seulement 1622 comme date de premier usage en citant une lettre de Claude Nicolas Fabri de Peiresc le fameux érudit provençal.
Si nous retournons au filet on trouve le mot dans un texte occitan d'Aigues-Mortes en 1337: "Item suplicam a monsenhor le senescalc que autrie letra contra los pescadors de las tartanas en los mars de la siena senescalcia que ladicha piscatio ab tartanas encaussa totz los autres peys o destruis los germes d'aquells en tant que a penas o a tort se pot penre en aquestas mars alcun bon peys…". Il s'agit d'une demande (supplique) auprès du sénéchal alors à Beaucaire demandant que des mesures soient prise contre les pêcheurs utilisant des tartanes ce qui est cause de la destruction du frai des poissons dans les mers d'Aigues-Mortes. On voit que l'emploi de ce type de filet peut créer des désastres écologiques et empêcher la reproduction de la faune marine. Cette indication laisse entendre qu'il s'agit d'un filet traînant, une sorte de gangui raclant les fonds marins.
Il semble par la suite que le mot vienne dans le langage commun et (non spécialisé comme celui de la pêche) pour désigner à partir du XVIIème siècle une barque de négoce et de transport et entre ainsi dans le vocabulaire maritime français par les récits de voyageurs en Méditerranée qui empruntent parfois ce type de navire.

Régate:
le mot est d'origine italienne et les dictionnaires précisent son origine vénitienne. Assurément les régates de Venise avec ses gondoles, le Bucentaure, la grande galère de la Serenissima toute dorée au milieu pour les noçes symboliques de la ville et de la mer sont là pour le rappeler, d'ailleurs les mauvaises langues de l'époque disaient que c'étaient celles d'une putain et de son souteneur.
Le mot apparaît en français à ce qui semble à la fin du XVIIème siècle. Mais c'est au XIVème siècle qu'il est en usage en occitan. En 1365 le pape d'Avignon Urbain V vint en visite à Marseille. Pour marquer cette sainte et pontificale arrivée la ville prit plus d'une disposition pour l'accueillir avec dignité. Elle organisa des régates devant la plage d'Arenc et dans le port. Voici ce que dit le texte tiré des Archives communales de Marseille: Item sian elegitz sieis bons homes que provesiscan e provezir fassan que lings e barcas o galiotas si far podra fossan armadas aquel jorn enramadas, enpennonadas e si temps es fossan en la plassa d'Areng en l'intrament del Papa regatant per aqui e menant gran festa tro qu'el Papa fos passat de la plaia e pueis deian venir al port e per aqui regatar e menar gran festa an lors esturmens que aver porran tro qu'el Papa sia jong al monestier e pueis desarmon.
Il fallait qu'il y eût six bons-hommes, c'est à dire des prud'hommes, probablement des pêcheurs, pour faire armer des linhs, des barques, des galiotes et toutes sorte s d'embarcations, qu'elles soient ornées de rameaux, de pennons -des bannières colorées- et que les barques soient à régater devant Arenc au moment où le pape arrivait par mer (il venait d'Avignon) jusqu'à la plage puis qu'elles aillent au Vieux-Port pour, à nouveau, régater et jouer de la musique jusqu'à ce que le pape soit entré dans l'abbaye de Saint Victor (juste au-dessus du port).
On voit donc qu'à Marseille les jeux nautiques, les régates, se pratiquaient depuis au moins 1365. Aujourd'hui la tradition se poursuit même si le pape ne vient pas souvent à Marseille.

Boussole:
sur les navires pour ne pas perdre le nord il est souvent nécessaire d'avoir une boussole, on dit plutôt un compas et qui, en réalité, est la boite qui contient l'aiguille aimantée qui indique le Nord magnétique (actuellement pour savoir où ils sont et faire route beaucoup ont des GPS -Global Positioning System- un système de positionnement et de navigation par satellites).
Il s'agit d'une invention ancienne qui au Moyen Age est venue des Chinois via les Arabes et se répandit ensuite vers les régions occidentales de l'Europe.
Dans ces périodes la boussole prend le nom de caramida, calamita. Le troubadour Guiraut Riquier emploie une belle métaphore pour parler de la qualité de sa dame qui l'aide à trouver le bon chemin: " Doncx ma caramida mos Belhs Deport sia...". Plus pragmatique le troubadour italien Sordello dit "...cum las naus guida la tramontana e.l sers e lh. caramida". (l'étoile, le cers, la caramide guident (conduisent) les navires). De fait, la tramontane est l'étoile polaire qui marque le nord -l'orsa, l'ourse, arctos en grec le nord- le cers est le vent que vient du nord-ouest.
Le moine Raimon Feraut de l'abbaye de Lérins explique lui que dans une périlleuse navigation certains se trouvèrent en mauvaise part car: "…ira de mal temps lur a frascat lur vela/ Non val li caramida puescan segre l'estela…". Ce qui veut dire que le mauvais temps non seulement avait déchiré leur voile mais qu'ils ne pouvaient voir l'étoile polaire et ne pouvaient pas plus se servir de l'aiguille aimantée. Dangereuse situation. Heureusement pour les pauvres pécheurs Saint Honorat le bon patron de Lérins veillait et, au delà de la métaphore symbolique, ils seront sauvés du péril de la mer.
Le mot boussole venant de l'italien est en usage sous diverses graphies boysera, boysola, boyssera et, dès le XIVème siècle, va peu à peu remplacer l'ancienne appellation caramida/calamita. Dans ses débuts la boussole primitive était un vase où baignait dans de l'eau le calame et sa pierre magnétique. Peu pratique, surtout sur un navire, l'appareil évolua rapidement vers l'objet que nous connaissons encore, une aiguille aimantée montée sur un pivot et enfermée dans une boite close.

Fer, ferre, ferri, ancra, ancre:
il s'agit de l'engin pour mouiller, pour arrêter le navire, la barque ou une petite embarcation.
D'ancres il y en a de toutes sortes depuis la simple pierre perçée de trois trous jusqu'à la fameuse CQR une ancre bien connue des plaisanciers contemporains, ceci en passant par l'ancre Marrel, cette grosse ancre employée par les cargos et les pétroliers. Traditionnellement en Méditerranée occidentale on employait un fer de 4 pattes que l'on appelle les marres, et qui se dit volontiers grappin en français mais en réalité le grappin était fait pour l'abordage pour la prise de force d'un navire ennemi ou, plus prosaïquement, pour retirer un objet sous l'eau. Cet engin se dit rampegon en occitan.
Actuellement on emploie toujours une ancre à jas qui est la forme classique bien connue de tous et qui reste encore le symbole de la marine. Elle était déjà en usage dans l'Antiquité mais à cette époque les marres étaient faites en bois tout comme la verge et le jas souvent en plomb. Il y en a cependant qui sont entièrement en fer. De ces jas on en trouve souvent en mer notamment lors de fouilles archéologiques sous-marines et on peut les voir ensuite dans les musées maritimes.
Dans l'Antiquité et au Moyen Age les navires avaient de nombreuses ancres parce qu'on utilisait pas de chaînes pour se tenir au mouillage. Il arrivait souvent, de ce fait, que les câbles de chanvre se rompissent en raison du mauvais temps ou de mauvais entretien. S'il fallait partir en vitesse il était nécessaire de tailler le mouillage et on perdait le fer. Le dernier à tenir dans une mauvaise fortune se disait de miséricorde après celui-ci il n'y avait plus rien sinon la grâce de Dieu…

Philippe Rigaud

A suivre… (à propos de cette rubrique, si vous avez des remarques, louanges, plaintes, réclamations, propositions…, vous pouvez le faire savoir, en écrivant à Rivages de Méditerranée)